GRUNBERG-MANAGO (M.)


GRUNBERG-MANAGO (M.)
GRUNBERG-MANAGO (M.)

GRUNBERG-MANAGO Marianne (1921- )

Marianne Grunberg-Manago est née le 6 janvier 1921 à Petrograd (aujourd’hui Saint-Pétersbourg), quelques années donc après la révolution d’Octobre. Sa famille, alors qu’elle n’a que quelques mois, quitte le pays natal, devenu pour certains un foyer d’insécurité, pour venir s’établir à Paris. Marianne Grunberg-Manago grandira donc en France, s’imprégnera de sa culture, y fera toutes ses études, et deviendra française. Pourtant, comme de nombreux émigrés, ses parents ont à cœur de maintenir chez eux une certaine tradition. On y parle russe autant que français, on y voue un véritable culte aux arts, à la danse; les études n’en sont pas moins capitales. Ainsi Marianne Grunberg-Manago, qui représentera souvent par la suite la science française à l’étranger, saura-t-elle concilier dès son adolescence un attachement profond à la France avec une sensibilité typiquement russe, non dénuée parfois d’un certain engagement passionnel, opposant volontiers le franc-parler aux formalités et le goût du concret aux grands principes.

Après un baccalauréat de mathématiques et de philosophie, une licence de sciences naturelles à l’université de Paris, Marianne Grunberg-Manago entre en qualité de stagiaire de recherches au C.N.R.S., dans le laboratoire d’Eugène Aubel, à l’Institut de biologie physico-chimique. La guerre vient de prendre fin. C’est dans cet institut que se déroulera pour l’essentiel sa carrière scientifique. Elle y gravira tous les échelons, y sera nommée chef de laboratoire (1959), puis chef de service (1967). Elle y dirigera un important groupe de recherches et aura tôt fait d’imprimer sa forte personnalité à tout l’établissement. De 1972 à 1982, elle se consacre également à l’enseignement de la biochimie à l’université de Paris-VII.

Toutefois, une part très significative de ses travaux aura pour théâtre les États-Unis. L’attribution d’une bourse Fullbright la conduit tout d’abord dans le laboratoire du professeur Irwin C. Gunsalus à l’université d’Illinois, puis à New York dans le département que dirige Severo Ochoa. Sa réputation lui vaudra d’être la première femme à donner des cours à Bethesda, au National Institute of Health; elle enseignera aussi à Harvard en 1958, et elle sera d’ailleurs nommée professeur associé de cette université en 1967. Elle effectuera par la suite de très nombreuses missions aux États-Unis, attirant également dans son laboratoire les plus grands noms de la recherche biologique internationale.

L’œuvre scientifique de Marianne Grunberg-Manago est consacrée à la biologie moléculaire, aux frontières de la biochimie, de la physico-chimie et de la génétique. Ses tout premiers travaux s’inscrivaient toutefois dans une problématique typiquement postpastorienne qui focalisait l’attention de nombreux microbiologistes et précéda l’essor de la génétique bactérienne proprement dite. En effet, l’“effet Pasteur”, comme on le dénommait à l’époque, c’est-à-dire l’inhibition par l’oxygène des processus fermentaires anaérobies, ne cessait d’intriguer nombre de biochimistes qui s’efforçaient d’en préciser les points d’impact dans la cascade des réactions de fermentation du glucose. D’où l’intérêt consacré aux déshydrogénases et aux processus d’oxydo-réduction en cette période d’après guerre. Cela explique que, dans le laboratoire d’Eugène Aubel, Marianne Grunberg-Manago ait développé ses premières recherches sur le métabolisme énergétique des micro-organismes anaérobies, de la bactérie Escherichia coli et de la levure. Sa thèse de doctorat, soutenue en 1947, concernera en effet l’action de l’oxygène sur les “anaérobies stricts”. Ces premiers travaux annoncent déjà une expérimentaliste de talent et une biochimiste avisée. Les contributions les plus significatives, qui lui assureront la célébrité, concernent la compréhension à l’échelle moléculaire des mécanismes complexes de la synthèse protéique et de la détermination du rôle in vivo des divers éléments de la cellule intervenant dans cette synthèse. La transition entre la phase classique de ses recherches et la phase proprement novatrice sera réalisée à travers l’étude des processus de phosphorylation. Le début des années 1950 voit en effet l’émergence des premiers concepts sur les “liaisons riches en énergie” (Fritz Lipmann). L’attention se porte sur la phosphorylation de nombreux intermédiaires métaboliques de la respiration, tel que l’acétylphosphate. Marianne Grunberg-Manago va donc collaborer avec deux des plus grands spécialistes en ce domaine: Gunsalus, le découvreur de l’acide lipoïque, spécialiste du transfert des électrons dans les chaînes respiratoires, et Ochoa, enzymologiste de renom qui s’intéresse au cycle de Krebs. Elle est ainsi amenée à étudier les mécanismes d’échange entre les orthophosphates et certains substrats dérivés de nucléosides, tels l’ADP (adénosine-diphosphate) et l’IDP (inosine diphosphate), étude qui la mettra sur la voie d’une découverte majeure, celle de la PNPase (polynucléotide phosphorylase).

La caractérisation de cette nouvelle et surprenante activité enzymatique, l’analyse de son mode d’action et, plus encore, l’étude des propriétés physico-chimiques des produits qui en résultent constitueront le point d’orgue de son œuvre. En effet, la mise en évidence de la première enzyme capable de synthétiser hors de la cellule des polymères de haut poids moléculaire, possédant une structure analogue à celle des acides nucléiques, sera saluée comme une étape clé de la biologie. Son retentissement sera considérable, puisqu’on croit détenir désormais un modèle biochimique, le premier du genre, dont on peut penser quelque temps qu’il rend compte des voies de synthèse d’un acide nucléique (l’acide ribonucléique, ou ARN, en l’occurrence) au sein de la cellule. Si toute une série d’arguments conduira à écarter cette interprétation, cette découverte n’en va pas moins ouvrir la voie à celle d’autres enzymes de polymérisation; plus encore, elle va permettre de réaliser la synthèse d’un grand nombre de polynucléotides artificiels, apportant ainsi des informations du plus haut intérêt sur la structure et les propriétés physico-chimiques des ARN et ADN (acide désoxyribonucléique), telles que les modalités de formation des doubles ou triples hélices entre polynucléotides composés de sous-unités susceptibles de s’apparier par échange de liaisons hydrogène. Enfin, la possibilité de fabriquer à dessein des polymères de composition définie fonctionnant in vitro comme des messagers artificiels aura pour conséquence directe le déchiffrement du code génétique. Ochoa recevra d’ailleurs le prix Nobel de physiologie et médecine en 1959, en même temps qu’Arthur Kornberg, autre “découvreur” des enzymes de polymérisation (les ADN polymérases).

Peu avant la fin des années 1960, alors que sa réputation n’est donc plus à faire, Marianne Grunberg-Manago a déjà amorcé un nouveau virage dans ses recherches. Cherchant à préciser les mécanismes de traduction de l’ARN messager en protéines, elle a consacré plusieurs travaux aux interactions physico-chimiques entre les codons de cet ARN et les anticodons des ARN de transfert. Lorsque certains chercheurs parviennent à mettre en évidence un nouvel amino-acyle-tARN servant d’initiateur de codage dans la synthèse polypeptidique (le N-formyl-méthionyl-tARN), Marianne Grunberg-Manago et François Gros décident d’étudier le processus initial qui, au sein de la cellule, intervient dans la construction des polypeptides. Avec l’appui de collaborateurs tels que Michel Revel, Jacques Dondon, Mathias Springer, Jean-Claude Lelong, et parallèlement aux études menées indépendamment par Ochoa et son équipe, ils parviennent à caractériser les principaux facteurs protéiques responsables de la sélection des codons initiateurs, au niveau du ribosome, ou “facteur d’initiation”.

Au cours de ces dernières années, en combinant les méthodes de la physico-chimie et de la génétique, Marianne Grunberg-Manago a apporté des contributions décisives à des thèmes aussi majeurs et signifiants que l’étude des sites de décodage présents sur les ribosomes, les mécanismes d’“atténuation” dans la “lecture” du messager, le contrôle traductionnel de l’expression des gènes dont les produits interviennent dans la synthèse protéique, l’étude des ribozymes et de leurs changements conformationnels, etc.

La communauté scientifique internationale a reconnu et récompensé l’œuvre scientifique de Marianne Grunberg-Manago par l’attribution de nombreux prix, et notamment du prix Charles-Léopold-Mayer de l’Académie des sciences. Marianne Grunberg-Manago a été appelée à siéger dans de nombreux organismes français ou internationaux. Elle fut en charge au début des années 1970 du comité de biologie moléculaire de la Direction générale de la recherche scientifique et technique, avant de présider, jusqu’à un passé récent, la Société française de biochimie et de biologie moléculaire. En 1985, elle devient présidente de l’Union internationale de biochimie. Elle est membre de nombreuses académies étrangères, dont la National Academy of Sciences et l’Academy of Arts and Sciences des États-Unis, l’Académie des sciences de Russie, d’Ukraine, l’Academia Europaea...

Marianne Grunberg-Manago est nommée le 1er janvier 1995 à la présidence de l’Académie des sciences, pour une période de deux ans, succédant ainsi au physicien Jacques Friedel. C’est un événement, puisqu’elle est la première femme à accéder à ce poste dans cette académie qui, créée par Colbert en 1666, était demeurée rigoureusement fermée, des siècles durant (quant à l’élection de ses membres), à tout savant de sexe féminin, allant même jusqu’à récuser Marie Curie. Membre de la section de biologie cellulaire et moléculaire de l’Académie depuis 1982, Marianne Grunberg-Manago est une biochimiste de stature internationale, véritable chef d’école en biologie physico-chimique, ambassadrice incontestée de la science française à l’étranger, présidente ou animatrice d’un nombre considérable de sociétés savantes et membre de maintes académies étrangères.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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